Marie-Claire Mir

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Un Marin à terre

« Il existe d'innombrables quêtes du père, de non moins innombrables cultes de l'image du père, et des travaux très exégètes sur le souvenir du père... je vais apporter ma petite pierre à l'édifice : j'entreprends aujourd'hui d'écrire le roman qui va faire de mon père disparu le personnage qu'il mérite. Je ne cherche pas à connaître la vérité, je serai contrainte d'inventer car tous ceux qui le connurent ont disparu, seul Javier, son frère aîné, s'il vit encore, ce dont je doute, pourrait témoigner de choses vraies, et alors je pourrais enjamber les ponts entre les époques, choisir et ordonner les faits pour établir une vérité, biaisée mais plausible. » Successivement berger, évadé de France, prisonnier des franquistes, marin, ouvrier... Amant, mari, accessoirement père de famille... disparu de la circulation un beau jour de 1982... de la France à l'Argentine, via l'Espagne et l'Indochine, Pablo Guttiérez constitue une véritable énigme. Marie Guttiérez et son compagnon, Daniel Cordon, mènent une enquête qui les conduit du Pays Basque en Argentine à la recherche de cet homme insaisissable. Une véritable quête où l'on retrouve le goût de l'auteur pour le roman choral.

212 pages  -  ISBN : 9782342160154  -  Romans de société > Commander le livre
La presse en parle

Ecrire de soi


« Ecrire de soi » n’est pas une expression en usage, comme « parler de soi ». Je la crée.
Ce n’est pas la même chose de parler de soi et d’écrire en parlant de soi. Pourtant, l’expression « écrire de soi » n’a jamais été créée.
Ce n’est pas, non plus, la même chose d’écrire à propos de soi (se raconter, exprimer ses états d’âme, développer ses opinions…) et accomplir une démarche romanesque en se servant de sa propre matière, de ses souvenirs surtout, d’utiliser ses souvenirs pour écrire une nouvelle ou un roman qui, à la fin du compte, n’aura plus grand chose à voir avec ce qui s’est réellement passé…
Je suis en ce moment sur un chantier d’écriture littéraire.
J’ai commencé par ailleurs à écrire mes souvenirs, à tenter de raconter ce dont je me souviens de mon existence. Pour chaque souvenir j’inscris la date, ou la période …
Je vois bien que je n’accomplis pas le même acte.
Ici, pas besoin de respecter un ordre, chronologique ou autre : je peux écrire à propos de tel ou tel souvenir comme il me vient, quand il me revient ; je m’assois, je pose la date, et j’écris ; pas besoin, non plus, de composer une version littéraire de ce souvenir, littéraire au sens où le récit de ce souvenir devrait « intéresser » un lecteur, peut-être le distraire, c’est-à-dire être suffisamment détaché de moi, et du caractère anecdotique de ma propre personne, pour rejoindre n’importe qui.
Là, il s’agit de littérature. Or, la littérature doit « plaire » au lecteur, elle lui est vendue, de fait, pour un moment de plaisir, lorsqu’il lira ce texte le lecteur éprouvera du plaisir par la lecture : distraction, belle langue, beau ficelage, c’est bien écrit, c’est intéressant, c’est tellement actuel, un vrai régal, etc.
Je vois bien qu’écrire à propos de soi rien que pour se remémorer, rien que pour raconter ses souvenirs, raconter pour soi-même, pour transcrire la vie qui sans cela disparaît complètement, raconter pour soi-même et éventuellement pour ceux qui resteront après soi, ce n’est pas de la littérature au sens propre du terme. Outre qu’il est assez confortable de ne pas avoir de but proprement littéraire, on s’instruit en tant qu’écrivain, on approfondit sa réflexion sur le fameux problème « autobiographique ». Je dis bien problème, car c’est une question qui surgit en permanence, celle de savoir si ce roman ou cette nouvelle ont un rapport avec votre existence : C’est vrai ce que vous racontez ? Vous l’avez vécu ? On ne sait pas si la question est une vérification (si c’est du vécu, c’est du solide) ou une critique (si c’est du vécu, c’est pas de la littérature).
Quand on écrit ses mémoires, on voit bien que cela n’a aucun rapport avec la démarche littéraire, cela permet d’affuter ses arguments, de démontrer que ses romans ou ses nouvelles sont le fruit d’une élaboration, qu’il y entre le style, dont la remémoration pure et simple n’a pas besoin, du moins pas comme une condition sine qua non……

Quoiqu’il en soit, même si l’on écrit ses « mémoires »,, il faut se méfier des souvenirs, car ils sont facétieux. Un souvenir peut très bien surgir déjà revêtu de facétie, tout plein, déjà, des travers de la mémoire. Mais quand on écrit pour soi, cela n’a pas d’importance. On cherche la vérité, on cherche à s’en rappeler avant qu’elle ne tombe aux oubliettes, parce qu’il n’est pas possible de tout laisser se dissoudre comme ça, dans la mer immense du temps, on ne fait pas exprès de se tromper.
Quand on écrit un roman, ou même une nouvelle, en se servant de ses souvenirs, c’est tout autre chose ! Il n’est pas ici question de vérité, non, c’est une question de construction. Les souvenirs utilisés dans le roman sont au service du roman. Ceux des mémoires, ou de la démarche vraiment autobiographique sont au service de la remémoration. Les souvenirs dont je me sers dans mes romans ou mes nouvelles, sont des souvenirs que j’habille exprès d’une histoire qui les organise pour construire une version plausible et supportable de la réalité souvent douloureusement confuse qu’ils me rappellent, et pour rejoindre une histoire, sinon universelle, du moins partagée. Je cherche à les détacher de moi, à les rendre intéressants pour d’autres que moi. Un jour, au cours d’une rencontre avec mes lecteurs, une dame m’a demandé, à propos du Marin à terre, pourquoi je donnais à lire des « choses » qui avaient un rapport avec ma vie, pourquoi, en quelque sorte, j’écrivais « à propos de moi », si cela ne me gênait pas de parler de moi, elle aurait pu dire d’écrire de moi. J’ai pris l’exemple de la Cité ouvrière et lui ai lu un passage du livre… elle a reconnu que cela pouvait rejoindre n’importe qui ayant vécu dans toute cité ouvrière.

S’effacer derrière son œuvre ?

Voilà qui est apparemment contradictoire avec mon autre projet d’écriture en route : il s’agit d’une série de récits où j’essaie de comprendre comment la permanence du temps joue dans les rencontres que l’on peut faire. Le roman devrait interroger la situation existentielle en général et non sa propre vie… mais n’est-ce pas la même chose ? Le roman, la fiction sont un moyen d’interroger l’expérience, les grandes questions, les grandes énigmes qui nous paraîtraient aller de soi si nous ne nous mettions pas à table pour les interroger. Qu’est-ce que vieillir ? Est-ce oublier ? Est-ce au contraire voir grossir sa mémoire au point de rencontrer à chaque coin de rue le temps passé? S’intéresser à cette question à partir de sa propre expérience, écrire de soi, est-ce risquer l’enfermement et faire de la mauvaise littérature?

Post� le 17/12/2018 16:56:02
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